Il était une fois… Witold Pilecki

Witold Pilecki

Troisième épisode de la série “Il était une fois” ! (pour accéder au premier et au deuxième, c’est ici et ). Notre modèle du jour est polonais, et présente une carrière d’espion qui aurait fait pâlir James Bond de jalousie… si James Bond avait existé. Vous voulez un véritable espion hors norme ? Voici Witold Pilecki.

Genèse et jeunesse

Witold Pilecki naît le 13 mai 1901 à Olonets, en Carélie, région de l’Empire russe. Rejeton d’une famille aristocratique polonaise, il tient beaucoup de son grand-père, Józef Pilecki h. Leliwa. Ce dernier, nationaliste convaincu, était notamment partisan de l’insurrection de Janvier, un mouvement sécessionniste rapidement réprimé par l’armée russe. Cet engagement eut de lourdes conséquences pour la famille Pilecki : non seulement Józef se vit retirer son titre nobiliaire et confisquer son patrimoine, mais il fut également condamné à un exil de sept ans en Sibérie. Au bout de cette période, lui et sa famille s’installent en Carélie, d’où il leur est interdit de sortir pendant trente ans. Par ordre de loi, seul l’État russe a le droit d’employer les membres de la famille.

Ainsi, le propre père de Witold, Julian Pilecki, devient garde forestier dans les environs de Saint-Pétersbourg. Pendant toute cette période, il prend soin de cultiver son rapport à la terre et au respect de la nature. Par la suite, ayant rejoint la fonction publique russe, il occupe en Carélie le poste d’inspecteur en chef. Là, il rencontre sa future femme, Ludwika, polonaise comme lui. Très vite bons amis, les deux exilés décident de se marier et s’installent dans la ville de Wilno (actuelle Vilnius, en Lituanie), de culture polonaise. Le couple aura cinq enfants… dont le fameux Witold.

Marqué par la guerre

C’est alors que le spectre de la Première Guerre mondiale s’étend sur l’Europe. La Lituanie n’y échappe pas, et Wilno se retrouve rapidement occupée par l’armée allemande. Préoccupé par le sort des siens, Pilecki s’échappe avec sa famille pour rallier la ville russe d’Orel. Là, il décide de créer un groupe local du ZHP, une organisation polonaise de scoutisme clandestin. Pourquoi clandestine ? Parce que la Russie l’a interdite, en raison de son affiliation à l’armée polonaise.

En 1918, suite à la Révolution russe et à la fin de la Première Guerre mondiale, Julian Pilecki retourne à Wilno. Marchant sur les traces de son père, Witold rejoint une section paramilitaire du ZHP. La milice a pour objectif de protéger la ville contre une éventuelle attaque de l’Armée Rouge… Cependant, la mission échoue : les bolcheviks attaquent effectivement la ville, et s’en emparent le 5 janvier 1919.

Pilecki et ses compagnons s’enrôlent alors dans l’armée volontaire de Pologne, qui a été créée suite à l’agression des soviétiques. Cette armée lutte contre l’URSS pendant trois ans, de 1919 à 1921. Au cours du conflit, Pilecki contribue entre autres à la bataille de Varsovie et à la libération de Wilno : compte tenu de l’histoire de sa famille, cet épisode représente énormément pour lui. Il participe également au conflit opposant la Pologne et la Lituanie, sa patrie et son pays d’adoption. Récompensé à deux reprises par la Croix de la Valeur pour sa bravoure, il n’en demeure pas moins profondément blessé par les horreurs commises par les bolcheviks. Ces étapes de sa vie, à un âge très jeune, seront déterminantes pour la suite.

Soldat WWI

Formé par la terre

A la fin de la guerre entre la Pologne et l’URSS, en mars 1921, Witold Pilecki quitte l’armée. Promu comme sous-officier de réserve, il garde ses galons de caporal. Cette même année, il termine ses études secondaires et s’inscrit à l’Université Adam-Mickiewicz de Poznań, où il étudie l’agriculture. Le sujet le passionne, mais il choisit malgré tout de revenir à Wilno, ville charnière de sa vie. Il y étudie les beaux-arts, une autre de ses passions, que la guerre ne lui a pas laissé le loisir de pratiquer.

Malheureusement, dès 1924, Pilecki est contraint d’abandonner ses études en raison de la santé financière de sa famille et de celle de son père, Julian. Toujours réserviste à l’armée, il obtient le rôle d’instructeur militaire à Nowe Święcice. En raison de son expérience encore tendre, Pilecki parfait sa formation à l’école des officiers de cavalerie de réserve, à Grudziądz. Travailleur assidu, il obtient son diplôme et rejoint le 26e régiment de lanciers avec le grade d’enseigne. Nous sommes en 1925. Dès l’année suivante, Pilecki est promu sous-lieutenant.

Noblesse oblige : le bâtisseur

En septembre 1926, Witold Pilecki récupère le domaine ancestral de sa famille, Sukurcze. Heureux propriétaire, Pilecki reconstruit et modernise le manoir de la propriété, victime de la Première Guerre mondiale. C’est pour lui le moyen de retrouver ses racines. Le 7 avril 1931, il épouse Maria Ostrowska, une institutrice de la région. Ensemble, ils ont deux enfants : Andrzej (né en 1932) et Zofia (née en 1933). Cette période correspond à une parenthèse dans la vie de Witold, qui jusqu’ici avait beaucoup connu la guerre et la violence.

Cette saine stabilité décuple l’énergie de Pilecki, qui acquiert une réputation de leader dans la communauté de Sukurcze. A la fois travailleur social et peintre amateur, il consacre ses efforts au développement rural. S’appuyant sur l’éducation de son père, ancien garde forestier, et sur ses propres études, il fonde une coopérative agricole et préside une usine agroalimentaire de traitement du lait. Soucieux de la sécurité des gens de la région, il dirige également la brigade des pompiers locaux. Pour lui, un aristocrate est responsable du bien de la communauté dont il fait partie, et il prend ce rôle très à cœur.

En 1932, Pilecki poursuit le développement de la région en fondant une école de cavalerie à Lida. Il prend le commandement du 1er escadron, un poste qu’il occupera jusqu’en 1937. Cette année en effet, son unité est absorbée par la 19e division d’infanterie polonaise. En 1938, Pilecki reçoit la Croix du Mérite pour son activité et son dévouement au service de la communauté.

Retour à la guerre

Le bonheur terrien de Witold Pilecki s’arrête malheureusement avec l’arrivée de la Seconde Guerre mondiale. Pilecki s’engage en tant que commandant de peloton de cavalerie, le 26 août 1939. C’est sa troisième guerre. Il l’a décidé : ce sera la dernière. Suite à de violents combats contre la Wehrmacht lors de la campagne de Pologne, son peloton décimé rejoint la 41e division d’infanterie, où Pilecki est nommé commandant en second.

Le 17 septembre, suite au pacte germano-soviétique, l’Armée Rouge envahit l’est de la Pologne. Le gouvernement polonais capitule officiellement le 27 septembre 1939, mais Pilecki et de nombreux autres continuent à se battre en tant que partisans. Sa division est dissoute le 17 octobre, une partie se rend à l’ennemi. Pilecki se cache à Varsovie avec son commandant, le major Włodarkiewicz. Le 9 novembre 1939, les deux officiers fondent la Tajna Armia Polska (« l’armée secrète polonaise », TAP), l’une des premières organisations clandestines en Pologne occupée. Pilecki en prend le commandement et organise un réseau reliant les grandes villes du centre de la Pologne.

En 1940, son armée compte environ 8 000 hommes, 20 mitrailleuses et plusieurs fusils antichars. Par la suite, la TAP est intégrée à la Związek Walki Zbrojnej (« l’union pour la lutte armée », ZWZ), future Armia Krajowa (« armée de l’Intérieur », AK). Au sein de cette Résistance, les éléments de la TAP s’occupent des opérations de sabotage sur le Front de l’Est. Pendant tout ce temps, Witold Pilecki agit sous couverture… en tant que gérant d’un magasin de cosmétiques.

“Arbeit macht frei”

Nous arrivons là à l’épisode le plus incroyable de la vie de Witold Pilecki. En 1940, il présente à ses supérieurs le projet de pénétrer volontairement dans le camp de concentration d’Auschwitz, afin de collecter des informations sur ce camp et organiser la résistance de l’intérieur. Il faut dire qu’à l’époque, on en sait très peu sur Auschwitz, qui passe plutôt pour un camp d’internement ou une grande structure carcérale. Les supérieurs valident donc le projet, et Pilecki revêt une nouvelle couverture, sous l’identité de « Tomasz Serafiński ». Pour infiltrer Auschwitz, son plan est simple. Lors d’une rafle dans les rues de Varsovie, le 19 septembre 1940, il sort dans la rue et se laisse volontairement capturer avec 2 000 civils. Torturé pendant deux jours dans une caserne de la Wehrmacht, il est envoyé au camp avec les survivants. Il ne sera désormais plus que le détenu n°4859.

Une fois à l’intérieur du camp, Pilecki participe comme tous les autres au travail forcé. Après quelques temps, il parvient à nouer suffisamment de contacts en interne pour pouvoir créer le ZOW (Związek Organizacji Wojskowych, « union clandestine des organisations militaires »). L’objectif principal de cette organisation consiste à collecter des informations sur les activités des Allemands, pour les transmettre à la résistance polonaise. L’objectif secondaire est d’améliorer la condition et le moral des détenus. Pour ce faire, le ZOW monte un réseau d’entraide, fournit des médicaments, et distribue nourriture et vêtements. Durant cette période, Pilecki obtient le grade de premier lieutenant.

Ghetto Varsovie

Espion, lève-toi

En octobre 1940, le ZOW envoie un rapport à Varsovie contenant des informations sur l’extermination des Juifs. En 1942, un nouveau rapport fait état du nombre d’arrivées et de morts dans le camp, et des conditions terribles de détention. Ces informations circulent à l’aide d’un émetteur radio dont la construction a pris sept mois : les détenus récupéraient petit à petit les pièces nécessaires, et ont fini par émettre depuis un endroit secret au sein du camp. Malheureusement, les Allemands parviennent assez vite à repérer le signal, et Pilecki décide de détruire l’émetteur avant qu’ils ne le trouvent.

De fait, les activités clandestines du ZOW ne passent pas inaperçues. Des enquêtes et perquisitions surprises sont menées par la Gestapo, avec une certaine réussite. Plusieurs membres sont exécutés, notamment après une purge arbitraire visant les détenus les plus anciens. Devant cet enfer, Pilecki décide de convaincre personnellement ses supérieurs de la nécessité de libérer Auschwitz. Dans cette optique, il monte un plan d’évasion audacieux. Le 26 avril 1943, pendant la nuit de Pâques, de nombreux gardes profitent de leur permission. Avec deux codétenus, Pilecki se rend subrepticement dans une boulangerie du camp située à l’extérieur de la clôture, et gardée par un seul soldat. Après avoir maîtrisé ce dernier, les prisonniers coupent la ligne téléphonique et s’échappent par la sortie de cette boulangerie. Witold Pilecki est enfin libre, après 947 jours de détention.

Auschwitz

Espion, livre-toi

Suite à cette expérience très éprouvante, Witold Pilecki observe une période de repos. Il en profite pour se reconstruire, mais aussi pour rédiger un nouveau rapport sur Auschwitz. Ayant davantage de temps et de moyens à sa disposition, Pilecki s’applique à fournir le document le plus complet possible. A la lecture de son travail, l’AK est bouleversée, mais ne s’estime pas capable de mener la libération du camp. Elle réclame l’aide des Alliés, mais les Anglais refusent d’accorder le soutien aérien nécessaire. D’après eux, les informations des rapports Pilecki sont exagérées, notamment en ce qui concerne le nombre de personnes exterminées.

Pilecki est dévasté. Furieux de l’issue du projet pour lequel il a risqué sa vie, il décide de se remettre en action. Le 11 novembre 1943, il rejoint une unité clandestine de l’AK spécialisée dans la lutte anticommuniste. L’objectif est de préparer la résistance contre une éventuelle occupation soviétique. A cette occasion, il obtient le grade de capitaine de cavalerie.

Bons baisers de Varsovie

Le 1er août 1944, une insurrection contre le pouvoir allemand éclate à Varsovie. Espérant une issue favorable, Witold Pilecki se porte volontaire en tant que simple soldat, sans rien révéler de son rang ni de son identité. Les combats font rage, et causent la mort de nombreux officiers dès les premières heures de ce conflit. Les chefs de l’insurrection recherchent alors des hommes capables de remplacer ces officiers. Pilecki accepte de révéler son identité, mais seulement aux supérieurs. Ces derniers lui confient le commandement d’une compagnie, qu’il dirige sous le nom de guerre « capitaine Roman ».

Cependant, encore une fois, les Alliés américains et anglais refusent d’intervenir, et l’insurrection est réprimée dans le sang. Les survivants ne voient guère d’échappatoire possible. En désespoir de cause, Pilecki finit par se rendre à l’ennemi le 5 octobre 1944. Emprisonné au Stalag, il est finalement libéré par les troupes de la 12e division blindée américaine le 28 avril 1945.

Insurrection de Varsovie

Espion un jour, espion toujours

Toujours désireux de servir, Pilecki rejoint la division du renseignement militaire, sous les ordres du général Władysław Anders, en Italie. En octobre 1945, les relations entre le gouvernement polonais en exil et le régime de Bolesław Bierut, soutenu par les soviétiques, se détériorent. Le général Anders ordonne alors à Pilecki de retourner en Pologne afin d’étudier l’occupation soviétique.

Pilecki y monte un réseau de renseignement en compagnie de plusieurs anciens d’Auschwitz et de la TAP. Agissant toujours sous couverture, il choisit de changer régulièrement de nom et de travail, afin de brouiller les pistes. Travaillant successivement comme vendeur de bijoux, peintre d’étiquettes de vins et gérant de nuit d’un entrepôt de construction, il échappe régulièrement aux investigations de la police. Malgré ces précautions, son identité finit par être éventée, et ses supérieurs lui ordonnent d’évacuer le pays. Ayant déjà laissé derrière lui les détenus d’Auschwitz sans pouvoir leur apporter les secours escomptés, Pilecki refuse cette fois d’abandonner son réseau.

Poursuivant son travail d’espionnage, il réunit des preuves des atrocités commises par les soviétiques en Pologne, pendant l’occupation de 1939-1941. De même, il collecte des preuves d’arrestations et de poursuites illégales, qui aboutissent généralement à une exécution sommaire.

Le crépuscule de l’aigle

Le 8 mai 1947, Pilecki est lui-même arrêté et incarcéré dans la prison de Mokotów. Avant son jugement, ses geôliers lui infligent plusieurs séances de torture. Une parodie de procès a lieu le 3 mars 1948, impliquant le faux témoignage d’un traître, ancien prisonnier d’Auschwitz. A l’issue de ce procès, Pilecki fait face à sept chefs d’accusation différents.

Procès Witold Pilecki

Déclaré « ennemi du peuple », Witold Pilecki est condamné à mort le 15 mai 1948. A l’annonce de la sentence, il déclare : « J’ai essayé de vivre de telle sorte qu’à l’heure de ma mort, je préfère ressentir de la joie plutôt que de la peur ». Le 25 mai, il est exécuté d’une balle dans la nuque avec trois de ses camarades, au cri de « Vive la Pologne libre ».

Le régime communiste polonais pris soin de dissimuler les informations sur ses exploits jusqu’en 1989. Par ailleurs, son lieu d’inhumation reste à ce jour inconnu. Après la chute du communisme en Pologne, une pierre tombale symbolique fut érigée en l’honneur de sa mémoire, au cimetière militaire de Powązki. Cet homme, qui a consacré sa vie au service des autres, qui a sacrifié sa vie pour servir les autres, passant par les épreuves les plus terribles, mais toujours en se souciant d’abord de ses hommes, n’eut même pas le droit à une sépulture officielle. Puissent sa mémoire et son exemple traverser les siècles !

Tombe Witold Pilecki

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Cet article a 1 commentaire

  1. Baudouin le Roux

    Pilecki, Witold Pilecki.

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